Organisation du territoire et développement durable

presentation

Intervention de Hervé RATTEZ, directeur du CAUE, au salon Ouest Collectivités

Monsieur le Président, merci,

Monsieur le Sénateur, Mesdames et Messieurs les maires,

Mesdames et Messieurs,

« L’organisation du territoire et le développement durable, plaidoyer pour une organisation consciente de l’espace », c’est le titre que nous avons donné à la présentation que nous souhaitons faire aujourd’hui.

En effet, nous ne pouvons échapper à une interrogation qui traverse toutes les sociétés dans toutes les régions du monde : « Comment organiser l’activité humaine pour éviter des changement trop brutaux et irréversibles en ce qui concerne la planète, en ce qui concerne les ressources naturelles, le climat, et la qualité de vie équilibrée ? »

Dans nos missions de conseil, en tant que CAUE, nous pourrions en rester à formuler des recommandations pour :
– assurer la meilleure intégration possible des bâtiments et des aménagements à venir dans leur environnement,
– ou bien encourager la construction ou le réaménagement de bâtiments les plus économes possibles en énergie,

mais je pense que si nous en restions là, nous passerions à côté de l’essentiel.

Quand le GIEC réuni à Copenhague début mars note que : « les dernières observations confirment que le pire scénario est en train de se réaliser », l’essentiel, pour lutter efficacement contre le réchauffement de la planète, c’est bien aujourd’hui d’assurer pour l’avenir une réelle « maîtrise du développement urbain », et donc des déplacements.

J’emploie à dessein l’expression de maîtrise du développement urbain plutôt que « lutte contre l’étalement urbain » car il y a dans cette seconde formule un caractère uniquement péjoratif qui ne tient pas compte du fait que depuis 30 ans, cela a été aussi l’occasion d’une « réelle renaissance rurale » dont il convient de tenir compte aujourd’hui.

L’espace territorial de l’après Kyoto est déjà là, du moins les éléments qui le composeront.

Une grande partie de ce qui existera en 2050 existe aujourd’hui.

L’espace urbanisé va se développer en priorité dans des sites déjà habités par mutations et transformations.

Le développement ne peut plus continuer à se traduire par un mitage généralisé de lotissements isolés et de constructions disséminées partout et n’importe où, un autre développement est à proposer susceptible de répondre aux enjeux de la « ville durable ».

La ville durable, une ville intense qui fait du lien et qui fait du lieu.

En quelques minutes, je souhaiterais :
1°) vous permettre, à travers quelques chiffres, de mesurer l’ampleur du phénomène dont nous parlons,
2°) d’en restituer l’origine,
3°) d’en mesurer les conséquences,
4°) enfin, de proposer quelques grandes perspectives de solutions à envisager en précisant les outils dont nous disposons, le tout illustré de quelques exemples qui nous paraissent intéressants et susceptibles de répétition.

 

L’AMPLEUR DU PHÉNOMÈNE

600 000 hectares de terre consommés en 10 ans, voilà le bilan à l’échelle nationale, c’est-à-dire l’équivalent de la surface d’un département français.

C’est une fois et demi plus que l’Allemagne durant la même période.

C’est pourquoi le Grenelle de l’Environnement en a fait une de ses priorités majeures en préconisant :
– la moindre consommation des terres agricoles,
– la préservation de la biodiversité.

Je rappelle, pour ceux qui n’en seraient pas conscients, que l’espace agricole ou naturel dont on a fait bon compte depuis 30 ans est un « bien unique, non renouvelable ».

A l’exemple des hollandais qui savent la valeur de chaque m2 gagné sur la mer, nous devrons dans l’avenir être plus économes, mettre en valeur une solidarité entre l’urbain et le rural. L’espace agricole et naturel ne peut plus être considéré comme un vide, une variable d’ajustement mais une part du système global aussi incontournable que l’espace bâti.

La valeur de l’hectare agricole est sans commune mesure avec celle du mètre carré constructible.

Les SAFER n’ont pas toujours les moyens de lutter contre ces disparités et les producteurs eux mêmes sont tentés d’asseoir leur retraite sur une vente foncière.

Conforter l’activité agricole devient un enjeu essentiel.

Afin qu’elle reste une composante essentielle de l’économie, mais aussi parce qu’elle a un rôle équilibrant à jouer dans la composition de la ville à venir.

Les derniers chiffres annoncés par le Ministère de l’Environnement (13 mars 2009) s’ils montrent une amélioration pour de nombreux indicateurs :
1. baisse des émissions de gaz à effet de serre,
2. augmentation de la part d’électricité d’origine renouvelable, même si cela reste trop modeste
3. l’amélioration de la qualité des cours d’eau vis-à-vis des nitrates,
4. l’amélioration de la qualité de l’air en ville,

notent aussi la progression du « bétonnage » au détriment des espaces agricoles et la chute de 18 % de la biodiversité depuis 1989.

 

POUR NOTRE RÉGION

La proximité de Paris, le développement de Caen, du Havre, de Bayeux, de Lisieux, de Vire, l’attirance que la qualité et la diversité de nos paysages, liées à une réelle facilité de circulations font que nous n’avons pas été épargnés et loin de là, Caen est réputée avec Rennes et Amiens pour son étalement.

J’en prendrais pour illustration la première hypothèse évoquée dans le PADD du SCOT Nord pays d’Auge qui montre comment la continuation d’un développement au fil de l’eau ne manquerait pas de conduire à « une perte d’attractivité du secteur » via « la pression trop forte exercée sur les paysages et le milieu naturel ». En clair, continuer ainsi, c’est aller directement dans le mur.

 

COMMENT EN EST-ON ARRIVE LA ?

Il me paraît opportun de rappeler certains grands moments qui conduisent à la situation actuelle.

En effet, après le dépeuplement des campagnes au profit des grandes villes, lors de la révolution industrielle tout au long du XIXème siècle et durant la première partie du XXème siècle.

On a assisté depuis le milieu des années 60 à un retournement de tendance et à un retour vers les zones rurales jadis abandonnées qui a été l’occasion d’une réelle « renaissance rurale ».

Retournement qui a accompagné une formidable croissance de la population – 1946 : 40 millions – plus de 60 millions aujourd’hui soit une augmentation de plus de 50 %.

Et ce retournement s’est appuyé sur l’abandon de la politique des grands ensembles dû à un rejet du logement collectif et le développement d’une politique de l’habitat fondée sur le couple :
1. « maison individuelle éloignée », de plus en plus, du fait d’une recherche du foncier peu cher),
2. liée à la voiture qui utilise les réseaux routiers existants ou aménagés propices aux déplacements rapides et faciles.
On a alors vu se réaliser un lotissement puis un autre puis un autre et comme la lente croissance d’un arbre, sans qu’on y prenne trop garde, se sont installés l’étalement et le mitage.

 

LES CONSÉQUENCES

Nous les connaissons tous pour les vivre quotidiennement, elles sont :

1) une forte artificialisation des terres agricoles (en logements mais aussi en routes, en zone d’activités, en zones commerciales, de loisirs, etc),
2) une perte sensible de la biodiversité,
3) un étirement infini des réseaux avec les formidables dépenses que cela génère et les difficultés de vie qui vont avec quand les temps de transport et le coût des déplacements deviennent trop lourd,
4) la dégradation des paysages.

 

LES SOLUTIONS A ENVISAGER

Il n’est évidemment pas question de bloquer le développement.
La demande en logement, en équipement, en locaux d’activité est toujours présente, mais de maîtriser l’impact de ce développement par la mise en œuvre d’un « développement soutenable » qui articule étroitement développement économique et haute qualité environnementale.

Deux cas de figure se présentent :
Quand la ville est compacte, on pourra procéder par renouvellement urbain en utilisant toutes les opportunités qu’offrent les friches et les délaissés, on pourra aussi procéder par extension dense dont la localisation aura été prévue dans les P.L.U.
Pour la ville étalée
, la « ville diffuse », il conviendra de compléter ce qui existe et de l’intensifier en le densifiant, créer une « ville légère » par opposition à la ville compacte des centres anciens

Comme le précisait le président Hubert COURSEAUX dans sa présentation, le Grenelle de l’Environnement en introduisant ces deux principes nouveaux en matière d’aménagement que sont :
1) la nécessaire réduction de la consommation des espaces agricoles,
2) la maîtrise des déplacements.

Va nous amener à devoir imaginer de nouvelles formes d’urbanisation plus denses, plus groupées en rupture avec ce qui a été fait dans un passé récent.

C’est-à-dire aller vers des urbanisations qui dans l’avenir devront conforter et développer les pôles de services, ce que j’appellerai les « pôles de vies » où les familles sont en situation de trouver à peu de distance :
1. Écoles
2. Services médicaux
3. Commerces
4. Services administratifs
5. Équipements sportifs et vie associative
6. Arrêts des transports en commun
(car les trois destinations les plus fréquentes depuis son lieu d’habitation sont les écoles, les services de proximité et les arrêts de transport en commun).

Et ces pôles de vie naturellement ne peuvent être que les villes, les petites villes et les bourgs du département. Ils sont des modèles de villes compactes et de villes légères. Pourquoi semblent-ils si difficile de s’en inspirer pour bâtir aujourd’hui ?

Le Grenelle de l’Environnement nous conduit naturellement à imaginer pour le département du Calvados un réseau de pôles de services et d’habitat, dans un rapport équilibré entre ville et campagne, un sorte « d’archipel urbain » à l’échelle de l’ensemble départemental.

Il convient donc de réfléchir pour toutes ces collectivités selon leur taille, dès maintenant :
1) à de nouvelles formes urbaines qui tiennent compte d’une densité bâtie plus forte tout en respectant les attentes d’intimité de leurs futurs habitants.
2) à de nouveaux types architecturaux qui prennent en compte les exigences de performance énergétique compatibles avec les budgets courants des familles.

Et sans doute ces nouvelles formes urbaines et ces nouvelles architectures auront beaucoup à apprendre des formes et des organisations du passé qui de tout temps ont su associer communautés et intimités.

Les nouveaux plans d’aménagement communaux se composeront autour d’espaces publics identifiés, support de rencontres et d’échanges (des rues, des places, des squares, des jardins).

Ils se composeront afin de proposer un réel parcours résidentiel aux différents âges de la vie :
– d’immeubles collectifs,
– de maisons de ville,
– d’habitations groupées,
– mais aussi et toujours des maisons individuelles sur lots libres, mais non plus sur des parcelles de 1500 – 1200- 1000 m2 mais sur des parcelles plus petites où la maison ne sera plus implantée au milieu du terrain mais où la réelle complémentarité entre le jardin devenu lieu à vivre à part entière et la maison sera la base de chaque projet.

Nous sommes aujourd’hui à la croisée des chemins et nous devons choisir entre deux modèles urbains.

La continuation du laisser faire avec au final le gaspillage malgré les réglementations thermiques qui s’appliqueront et avec en corollaire de ce gaspillage :
– la difficulté d’organiser une offre de transport en commun et de liaison douce du fait d’une trop grande dispersion
– la sectorisation des pôles de commerces, de loisirs, de culture, d’activités complètement organisées par la voiture individuelle au détriment des espaces publics.

Ou bien nous maîtrisons le développement pour aller vers un modèle vertueux, à la Rennaise, avec un archipel de pôles urbains et une intensification de la ville légère,

Une ville de demain qui mêlera la nature et l’urbain.

Qui organisera la vie quotidienne autour de proximité entre ville, nature, agriculture, industrie, loisirs …

Des projets cohérents de « trames vertes-trames bleues » assureront des fonctions de corridors écologiques influençant la forme urbaine pour y insérer des bandes boisées et des zones humides (noues).

Le territoire départemental se construira en renforçant les centres anciens et solides des villes construites mais aussi des petites agglomérations, stratégie efficace pour limiter la dilution urbaine.

La densité n’est pas une fatalité, elle sera différente et prendra des formes multiples selon les lieux, (et les objectifs poursuivis pour prendre en compte les situations déjà construites et la diversité des aspirations).

Chaque ville, chaque village auront à trouver le chemin de sa croissance en veillant à ce que son territoire conserve son identité.

Le concept d’intensité plus que celui de densité prend en compte la notion de confort spatial, il prend en compte la diversité des populations, les enfants, les adultes, les personnes âgées.

Les proximités répondent à la nécessité de limiter les déplacements, de réduire la consommation énergétique des mobilités.

Les plus grands bouleversements à attendre toucheront moins l’architecture que l’organisation de l’habitat.

En n’étalant plus mais en complétant
En passant de l’aménagement du territoire, au ménagement de celui-ci dans lequel nous aurons su créer l’ordinaire généreux de la ville paysage.

 

LES OUTILS

Les outils dont nous disposons les SCOT et les PLU sont adaptés pour atteindre ce but. Bien que méritent d’être renforcés dans leurs prérogatives. Au-delà, c’est une question de volonté, d’ambition commune.

Partant du cap fixé dans le SCOT, à travers son PADD et son D.O.G. qui prend en compte l’échelle territoriale, le local est traité « sur mesure » dans le P.L.U. avec des professionnels compétents, il est l’occasion pour la collectivité de réfléchir à son projet de développement durable et de se donner les moyens de sa mise en œuvre.

Grâce au soutien du Conseil Général, le CAUE accompagne les SCOT et de nombreuses communes dans cette démarche de PLU en réalisant des pré-diagnostics qui permettent aux élus et à travers eux à la population d’une commune de définir leur projet de développement communal.

Ces pré-diagnostics et la qualité des échanges qui les nourrissent, quelle que soit la taille de la commune (parce qu’il n’existe pas de territoire sans enjeu) sont la priorité majeure de notre action.

Pour illustrer ce propos très rapidement, je vais vous présenter maintenant quelques images de réalisation ou de projets qui me paraissent aller dans le sens de l’évolution que je vous ai décrite.

Délibérément pour ces exemples, je ne suis pas allé les chercher à l’autre bout de l’Europe mais ici dans le Calvados voir en Normandie parce que je suis convaincu que les compétences et les savoir-faire sont là et qu’ils ne demandent qu’à s’exprimer à travers la diffusion de pratique déjà mise en forme.

Pour que les choses soient plus claires, j’ai mis en ordre ces différents exemples selon 4 thématiques :

 

1 – Réhabiliter, réutiliser, restaurer plutôt que construire

Exemples :

Marolles

Marolles

 

Vassy

Vassy

 

Lisieux

Lisieux

 

2 – Conforter, renforcer et compléter les pôles des services et les pôles de vie

Exemples de renouvellement urbain, esquisses :

Livarot

Livarot

 

Grentheville

Grentheville

 

3 – Densifier, intensifier plutôt que disperser et étaler

Exemples de petites communes :

Neuville

Neuville Chant D’Oissel

 

Flamanville

Flamanville

 

4 – Intensifier, compléter

Louvigny Lisieux

Louvigny – Lisieux – Rouen

 

 

 5 – Pré diagnostics et études urbaines du CAUE du Calvados

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