Quel avenir pour nos bâtiments agricoles ?

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L’association Maisons Paysannes de France soutenue par le Ministère de l’Agriculture a lancé en 2007-2008 une étude nationale sur l’évolution du bâti agricole depuis 1960.

Parmi les douze territoires sélectionnés, le Pays d’Auge s’est imposé par la diversité de ses pratiques agricoles et les particularités de son architecture.

Le C.A.U.E. du Calvados a été sollicité pour participer à cette enquête sur le terrain auprès de 10 exploitants. Pour faciliter la démarche, un secteur restreint autour de Cambremer a été retenu. Il permettait d’étudier des fermes aux activités diverses (lait, viande, cidre, chevaux…) et implantées dans ses secteurs géographiques et des unités paysagères différentes (marais, coteaux, plateaux).

Une synthèse de l’étude complète réalisée en 2009 est consultable au C.A.U.E. du Calvados et un numéro spécial de la revue  Maisons Paysannes de France « quel avenir pour nos bâtiments agricoles ? » vient de paraître.

 

Voici un extrait concernant le Pays d’Auge

Le Pays d’Auge : image ou réalité ?

L’étude sur l’évolution du bâti rural depuis 50 ans dans le canton de Cambremer nous a permis d’apprécier les transformations agricoles, paysagères et architecturales apportées par l’action humaine, mais aussi de constater la persistance d’une campagne préservée nourrissant l’image symbolique du Pays d’Auge.

Cette représentation de la ferme normande avec ses vaches broutant sous les pommiers est bien sûr magnifiée par les médias, les professionnels du tourisme, mais aussi par les industriels de l’agro-alimentaire (lait, fromage, cidre) qui l’utilise comme support publicitaire.

Ce tableau idyllique d’une campagne traditionnelle à l’image du village de Beuvron-en-Auge, classé dans les plus beaux villages de France est-il encore vivant ou se réduit-il à un simple décor ?

 

Le paysage

Si les paysages ont évolué depuis 1960 par les mutations agricoles : agrandissement des surfaces de terres labourables, suppression des haies, disparition des pommiers, création de haras, on constate que certains secteurs du Pays d’Auge notamment celui de notre étude autour de Cambremer sont encore très préservés. Ce paysage vallonné qui se situe entre les prairies du marais de la Dives et les labours du plateau est composé d’herbages enclos de haies, parfois complantés et de quelques vergers plus récents.

Malgré les évolutions agricoles, les mutations les plus visibles sont moins le fait des agriculteurs que le résultat d’actions publiques autorisant ça et là, de nouvelles constructions, des zones artisanales ou des aménagements de voiries. Ces nouveaux éléments se détachent d’autant plus dans le paysage qu’ils sont souvent de teinte claire et peu masqués par la végétation.

 

La vache

Il faut distinguer les bovins élevés pour l’engraissement que l’on retrouve depuis le 17ème siècle dans de vastes domaines et la vache laitière présente autrefois dans chaque ferme qui a fait la renommée de la « Normandie » avec la fabrication de ses fromages.

Avec la disparition des petites exploitations et la spécialisation des plus grosses, le nombre de vaches laitières a nettement baissé au profit des bovins pour la viande et de l’élevage de chevaux qui s’est très fortement développé.

Si un jour on doit remplacer la vache par le cheval sur la carte postale, c’est un autre paysage qui y sera associé. Les herbages enclos de barrières bois ou de haies basses taillées, remplaceront alors les près complantés et les pommiers en fleurs.

 

La pomme

Si quelques vergers traditionnels « haute tige » ont été maintenus sur les pentes, des vergers « basse tige » plus performants sont apparus en plaine modifiant sensiblement le paysage cidricole. Malgré une réduction importante de la production de la pomme, suite à la disparition de « l’alcool d’Etat » et aux primes d’arrachage, la fabrication du cidre a été maintenue dans certaines exploitations, grâce à l’Appellation d’Origine Contrôlée (A.O.C.) « cidre de Cambremer » et à la renommée de son Calvados.

La création de la Route du cidre en 1975 et la vente directe ont permis de valoriser les fermes dont les producteurs souhaitaient conserver ou développer cette activité et de favoriser la replantation de pommiers.

 

Le colombage

La construction est toujours représentée isolée dans un herbage car la dispersion du bâti agricole est une des caractéristiques de l’architecture augeronne.

Elle s’explique par les contraintes géographiques et par la production laitière qui  nécessitaient une grande proximité entre les étables et les herbages.

Le bâtiment représenté sur l’image est toujours en ossature bois avec un remplissage en torchis, surmontée d’une toiture pentue en ardoise ou tuile, la chaumière couverte en chaume ayant pratiquement disparu au début du 20ème siècle.

L’étude de 10 exploitations a permis de constater qu’une grande partie du patrimoine augeron est encore en pan de bois, les constructions du 19ème en brique s’y sont ajoutées sans modifier la structure même de la ferme.

Des changements plus radicaux n’apparaîtront qu’après 1960 avec la modernisation des exploitations liées à l’agrandissement des cheptels, l’apparition du tracteur et de la machine à traire.

Si de nombreux bâtiments agricoles en colombage ont été entretenu parce qu’ils sont encore utilisés (pressoir, atelier, cave…), d’autres ont été restauré pour un nouvel usage (logement, gîte, accueil touristique…).

Ce sont les plus petites constructions isolées dans les herbages qui ont le plus souffert ou ont disparu car elles ne servent plus d’abri et ne peuvent être réutilisées (manque de réseaux, de surface, dégradations…).

 

Le pressoir

On peut s’interroger sur le choix du bâtiment agricole qui représente le mieux le Pays d’Auge. Tous ceux présents dans les fermes : écurie, étable, charreterie, bergerie, laiterie, grange, four à pain, pressoir, cave… sont des constructions ayant leur usage bien défini mais un mode constructif et un aspect très semblable.

C’est le pressoir qui se distingue le plus car c’est une construction très soignée, plus large que les autres, possédant un escalier extérieur abrité et une excroissance à son extrémité pour le logement de la presse à longue étreinte. Une partie du pressoir sert également de cave pour stocker les tonneaux.

Ce bâtiment agricole apparaît donc comme le plus emblématique du bâti augeron car c’est une construction généralement ancienne (17ème ou 18ème ) le plus souvent en colombage et que l’on retrouve dans chacune des fermes.

Sur les 10 exploitations étudiées, 5 pressoirs sont encore liés à l’activité cidricole, et un seul a vraiment subi des dégradations importantes.

La bouillerie, qui est un petit bâtiment indépendant servant à la fabrication du Calvados aurait pu également être retenue, car c’est une construction typique mais elle est souvent en brique car plus récente ou a été aménagée dans un ancien four à pain.

Sur les 6 bouilleries et 3 boulangeries visitées, 4 ont été transformées en habitation ou gîte et une en local de vente de produits cidricoles.

Cet exemple démontre la grande aptitude des bâtiments augerons à changer d’usage tout en conservant leurs caractéristiques architecturales. Ils sont devenus des logements, servent à des activités touristiques ou à d’autres usages agricoles (atelier, bureau, boxes…).

 

Image et réalité

Si l’image traditionnelle du Pays d’Auge résiste bien dans certains secteurs notamment celui de notre étude, elle subit de fortes pressions avec la disparition de nombreuses exploitations et la spécialisation des fermes restantes et avec l’urbanisation et la banalisation des constructions.

Le développement des activités liées au tourisme (vente directe, hébergement et activités d’accueil) a permis de sauvegarder et de restaurer de nombreux bâtiments anciens qui n’avaient plus d’usage mais aussi d’améliorer les cours et les abords et de conserver des paysages variés et typiques.

Il a également permis d’éviter l’écueil de la carte postale transformée en décor naturel en maintenant une activité économique dynamique conciliant tourisme, agriculture et élevage de chevaux.

Face à toutes les crises agricoles et celle du lait en particulier, face à la spéculation foncière, le risque serait que le tourisme devienne le seul moteur économique, ce qui inciterait les agriculteurs à passer du statut de producteurs à celui de jardiniers, gardiens de paysages idéalisés par les résidents secondaires et les vacanciers.

Enfin la valorisation du bâti agricole, qui est présenté comme un atout pour le monde rural, doit être soutenue et aidée par tous et pour tous. On peut regretter que les agriculteurs et les porteurs de projet touristique ne puissent bénéficier des mêmes déductions fiscales liées à la labellisation de la Fondation du Patrimoine que les nouveaux habitants qui restaurent une ancienne ferme ou un manoir.

Josette CHARPENTIER, architecte conseiller